Le salaire socialisé

Le mardi 24 novembre 2009, Bernard Friot, économiste de formation, sociologue, ayant écrit de nombreux ouvrages tels que Puissance du salariat , La construction sociale de l’emploi en France et bien d‘autres, a rencontré les Jeunes Communistes de Nancy pour leur exposer les grands principes de ses recherches.
Membre du PCF, il milite pour que le parti renoue avec une visée globale d’émancipation, qui attaque le capitalisme en son cœur et non à la marge. C’est en ce sens qu’il faut comprendre son discours, comme la volonté d’être un élément d’élaboration d’un renouveau de l’idéal communiste, qui réinterroge son projet sans le renier.
Les thèmes de ses recherches sont les mutations du capitalisme, à travers l’emploi, le salaire, la cotisation sociale, la qualification…Ses thèses sont percutantes, elles mettent en lumière une face de la réalité, obscurcit par 30 années de discours néolibéraux, de politiques économiques antisociales.
Il nous a semblé de notre devoir de faire vivre ces idées, de les populariser, pour qu’elles ne restent pas lettre morte mais pour qu’elles soient bel et bien accaparées par le plus grand nombre et qu’elles alimentent les réflexions.

L’idée principale défendue ici est celle du salaire universel, qu’est-ce que c’est, à quoi cela s’oppose-t-il, comment se justifie-t-il? Un salaire pour tous, comment, pourquoi?

LA DIMENSION ANTICAPITALISTE DU SALAIRE.

Partons du salaire. Actuellement, 40% du salaire est composé de cotisations.
Mais attention, ceci n’est pas vrai pour les bas salaires, l’essentiel des créations d’emploi. Le SMIC, par exemple, pour inciter les employeurs à embaucher (à bas salaire) est exonérer de cotisations patronales. En conséquence, ce n’est pas les employeurs qui paient le SMIC, ce sont les autres salariés entre eux!

Une part énorme du salaire va en cotisations. La moitié des cotisations vont au financement de la retraite, le deuxième poste c’est l’assurance maladie (1/3 des cotisations), le restant va à la famille (allocations familiales…), à l’emploi, au chômage.
Alors, le salaire aujourd’hui ne fait pas que payer des gens qui ont un emploi, pour exemple, 20% du salaire va aux retraités. Il paye aussi des chômeurs, ce qui représente 3 à 4% du salaire.
L’assurance maladie paye les salaires des infirmiers, ceux-ci en effet font un travail non marchand, qui ne donne pas lieu à un prix. Ceci, le salariat à réussit à l’imposer comme institution n’ayant pas à être rentable, n’ayant pas à être vendue, c’est un bien collectif.
On voit comment une part importante du salaire est déconnectée de l’emploi, l’exemple en est que l’on peut payer des gens sans emploi (retraités, chômeurs…). Il est donc important de dissocier le salaire et l’emploi. Une part importante du salaire va au non emploi (retraite, maladie…), en somme, l’assurance maladie, c’est du salaire, l’assurance chômage, c’est du salaire, la retraite, c’est du salaire. Ceci est le fruit de nombreuses luttes politiques et syndicales.


LA QUALIFICATION, UNE INSTITUTION DU SALARIAT.

Pour nous faire comprendre en quoi il ne faut pas réfléchir avec les catégories usuelles, en quoi il faut dissocier le salaire et l’emploi pour frapper le capitalisme dans ses fondements, il nous expose les positions actuelles du PCF et de la CGT. Celles-ci sont au cœur des enjeux de la période, à savoir assurer un salaire et une formation à tous, indépendamment de sa position dans l’emploi. Comme on s’est battu pour ne plus être dans l’insécurité face à la maladie en créant la sécurité sociale, il va falloir nous battre pour imposer des institutions permettant de ne plus subir l’insécurité de l’emploi.

Le PCF préconise une sécurité de l’emploi et de la formation, celle-ci permettant d’accéder à un revenu avant l’emploi, entre l’emploi, après l’emploi, et donnant lieu à un véritable droit à la formation.
La CGT se bat pour la sécurité sociale professionnelle, c’est l’idée du maintien du contrat de travail entre deux emplois, on conserverait son salaire jusqu’à ce que l’on retrouve un emploi au moins équivalent à celui perdu. Plus encore, quelque soit sa position dans l’emploi, une qualification égale un salaire.
Ex: pour la retraite, un retraité continue à être payé sur la base de son poste de travail durant l’emploi.
En effet, à un poste correspond une qualification, les conventions collectives déterminent les grilles de salaires en fonction des qualifications. Donc la qualification du poste de travail devient ce qui sera la base de la retraite, la qualification du poste devient la qualification de l’individu.
Autre exemple, dans la fonction publique, ce qui fonde le droit du fonctionnaire, c’est son grade, quelque soit son poste, il touche le salaire de son grade et ceux même si son poste ne peut être assuré.
Il y a donc déjà en France des millions de salariés qui touchent un salaire en fonction d’une qualification, où la qualification et non la rentabilité, décide des droits et des revenus.
Il ne faut pas que ce soit l’emploi qui décide des droits. Tout l’enjeux actuel, toutes les batailles que la droite mène et que la gauche n’arrive pas à contrer faute de discours clair, touchent à ce point crucial.

C’est ce point qui est en jeu par exemple sur la question de la masterisation dans les universités. La volonté du gouvernement est que ce ne soit plus une qualification qui décide des droits, mais un employeur. Un professeur d’université, tout comme un fonctionnaire de la poste, n’a pas d’employeur, il a un employeur fictif. Le but de la réforme est de casser la protection que représente la qualification, pour livrer les individus au bon vouloir de l’employeur.
Le service public est constamment attaquer car il est un rappel constant qu’il y a des gens sans employeurs, qui touchent un salaire en fonction de leurs qualifications. L’idée de salaire socialisé, c’est donc que le salaire peut exister sans emploi et sans employeurs, mais sur la base des qualifications.

Nous avons déjà des expériences du fait que l’on peut être salarié sans employeur. Il faut donc ne pas revendiquer le plein emploi, qui serait vouloir pleins d’employeurs. L’enjeux est que quelque soit l’emploi, il faut se battre pour la qualification comme base du salaire.

L’EMPLOI, UN CONSTRUIT SOCIAL ENJEUX DE LUTTE.

Avant d’aller plus loin, il va nous falloir déconstruire quelques prénotions quant à l’emploi et au travail.
On pense qu’aujourd’hui, on est dans l’air de la précarité, du chômage et des petits boulots, on considère que l’emploi des jeunes pose problème, qu’il faut créer de l’emploi.
Cette vision est à relativiser, elles participent de la chape de plomb idéologique qui est à la base des politiques économiques, des politiques de l’emploi.
Les lois de 73-74 instituent le CDI. En créant ce contrat de travail, on crée également une norme, et donc des écarts à la norme. Dans les années 50, sans cette norme, il n’y avait pas d’écart à la norme. Et en réalité, il y a bien plus de petits boulots dans les années 50 qu’aujourd’hui.
Il n’y a pas de précarité plus forte aujourd’hui, le travail et même qualitativement et quantitativement meilleur aujourd’hui.
C’est une autre chose de parler du stress au travail, mais on peut dire qu’en terme de statut que l’emploi est mieux de nos jours. Alors, pourquoi croit-on que c’est pire en ce moment? Car il y a tout un travail de sape qui a était engagé, en particulier sur la jeunesse, il a été naturalisé une condition, et crée une catégorie sur la base de la victimisation. Pourquoi un tel effort de catégorisation, de naturalisation et de victimisation?
Tout ceci participe de la légitimation de la casse des statuts, des qualifications et des conventions collectives, basé sur des principes collectifs et protecteurs pour les individus. Le but est d’y substituer l’employabilité, la compétence, notions basées sur des principes individuels, ceci permettant de dissoudre la responsabilité de l’employeur pour la transférer sur des soi-disant « carences » individuelles.

NI JEUNES, NI VIEUX, SALARIES !

Cette naturalisation existait dans les années 50 autour du construit social « les vieux ». La précarité, c’était le fait des vieux. Il n’y avait pas de salariés donc pas de retraités, les « vieux » prenaient donc un petit boulot. Il y a eu une naturalisation de la catégorie.
Dans les années 70, il y a eu des progrès considérables sur la question de la retraite, on a donc assisté à la disparition des « vieux ». Mais attention, aujourd’hui il y a un retour de ce vocable avec l’emploi du terme de « sénior », c’est une renaturalisation. Le « sénior » existe car il a un sens sur le marché du travail, il peut y avoir des mesures « séniors », celles-ci visent à imposer l’idée du manque  d’une catégorie pour déresponsabiliser le patronat.
Fin 70, quand les femmes et les vieux disparaissent, devenant salariées et retraités, le vocable « jeune » s’impose sur le marché du travail, avec des mesures « jeunes », des emplois « jeunes ».
Il y a tout un travail de construction de la catégorie jeunesse, qui s’est faite sur la base de la victimisation. Il y a eu tout un travail de construction de la jeunesse, autre que celle de la transmission générationnelle dans la famille, mais dans le champ de l’emploi, de l’employabilité, du manque.
Cette catégorie a été construite avec l’idée du « pauvre jeune ». Un jeune sur quatre est au chômage, alors, il faudrait mieux un petit boulot que rien du tout. Par la victimisation de la jeunesse a été construit des emplois précaires.
Mais le taux d’embauche des jeunes est il vraiment plus faible que celui des autres salariés?
Nous savons que le taux de chômage des jeunes (18-25 ans) est de 25% sur l’ensemble de la population active (nombre de chômeurs sur nombre d‘actifs). Pourtant, le taux d’activité des 18-25 ans est de 30% (c‘est à dire que 70% sont scolarisés et donc considérés comme inactifs). Alors 30% de 25%, c’est 7,5% ! Le taux de chômage des jeunes de 18-25 ans est donc de 7,5%, et c’est le plus bas du reste de la population.

Alors pourquoi nous sommes nous fait berner par cette réalité flagrante? Comment l’idée de, la jeunesse est en manque d’emploi (par manque d’expérience, de motivation, ou tout autre excuses bidons), créons des emplois précaires, est apparue?
La victimisation est un des éléments qui peut expliquer ce phénomène, le groupe social se victimise alors lui-même, se culpabilise, se définit par le manque, il participe de sa domination. B. Friot nous parle donc de ce que nous avons-nous même intériorisé, il nous parle d’une posture face au monde et à soi même, cette posture, il nous faut la renverser; c’est quand les femmes ne se sont plus laissées définir comme femmes, qu’elles sont devenues salariées à part entière, c’est quand les jeunes ne se laisseront plus définir comme jeunes, mais comme salariés, qu’ils accèderont aux mêmes droits et statuts.
En effet, n’est-il pas scandaleux de définir un jeune diplômé par son manque, pourquoi ne pas le définir par son plein, d’ailleurs les jeunes n’ont jamais été aussi « plein » qu’avant, de diplômes, de qualifications, de connaissances.

DE L’ARGENT, IL Y EN A…

L’idée c’est que, sur la base des qualifications, on octroie un salaire universel, à un jeune en formation, un chômeur, un retraité, quelque soit son statut dans l’emploi, au-delà ou à coté de l’emploi. Ceci existe déjà comme nous l’avons vu, il faut se réapproprier ce qui existe et le généraliser, au-delà du travail marchand, au delà de l’emploi. Il y a les moyens, cela dépend juste de ce que la collectivité définit comme étant légitime à être rétribué par un salaire.

Il y a les moyens? Mais la crise, le trou de la Sécu, le déficit public, la compétitivité des entreprises! Comment financer un tel système? Selon le vieil adage libéral, les bons travailleurs vont ils encore devoir payer plus d’impôts pour les mauvais chômeurs? Nous voilà à la phase critique, comment financer?

Revenons sur la création de la monnaie. Créer de la monnaie, c’est toujours anticiper sur de la création de richesse. La monnaie est créée chaque fois qu’une banque prête à une entreprise. La banque prête de l’argent (crée de la monnaie) car elle anticipe la création de richesse que l’entreprise fera avec ses marchandises.
La marchandise peut elle être la seule médiation de la création monétaire? Quel autre élément peut être le médiateur de la création monétaire? Peut-on se passer de la marchandise comme médiation de la création monétaire?
On ne peut pas laisser faire la création de monnaie sur l’anticipation de la marchandise. D’ailleurs nous sommes dans un pays qui reconnait massivement le travail non marchand. Les impôts et les cotisations sociales, plus important que le salaire direct, sont une attribution de valeur au travail non marchand.
Puisque nous reconnaissons le travail non marchand, puisque nous attribuons de la valeur au travail non marchand, alors nous n’identifions pas la valeur de la richesse qu’à travers la création de marchandises. Pourtant, la monnaie n’est crée qu’à l’occasion de la marchandise.

La conséquence est que dans une période de globalisation économique comme aujourd’hui, les marchandises produites en Europe sont en concurrence avec les marchandises des autres pays. Tout le monde cherche à faire moins cher que le voisin. Il y a donc une pression permanente de la part des entreprises et gouvernements pour réduire la part de la création monétaire qui va à l’impôt et à la cotisation sociale. Les cotisations sociales et les impôts apparaissent comme une ponction sur la valeur créée.

Ceci est faux, les cotisations sociales ne sont pas un poids, une ponction sur la valeur créée, c’est aussi le travail du fonctionnaire qui finance l’impôt, c’est le travail du retraité qui finance la pension. Mais puisqu’on ne crée la monnaie qu’à l’occasion de l’anticipation de la marchandise, cela apparait contradictoire.
Pour améliorer l’emploi et sa qualité, le PCF et la CGT proposent de moduler le taux de cotisations. L’idée est de récompenser par une baisse de cotisations les employeurs qui font du bon emploi. Mais l’effet pervers d’une telle revendication est qu’elle participe de l’idée que la cotisation sociale est une ponction et qu’elle est l’ennemi de l’emploi.
On voit donc les limites de ces revendications, elles n’ont pas de fondements idéologiques pertinent sur lesquels s’appuyer. Elles participent même dans un sens à la légitimation du discours néolibéral.

POUR UN SALAIRE SOCIALISE.

Il ne faut pas attendre le salut de bons employeurs, pour dépasser l’emploi, on doit se servir des institutions du salariat et les faire progresser. La qualification en est une primordiale. C’est à partir de la qualification qu’il faut raisonner, celle-ci doit être la base du salaire.
Nous l’avons vu, le salaire excède largement l’emploi. En conséquent, un salarié peut se passer d’employeur, et l’emploi n’est plus la référence déterminante du salaire.
Pour sortir de l’emploi comme déterminant le salaire, pour donner la primeur à la qualification, il faut en finir avec la séparation salaire direct et cotisation. Tout doit être du salaire direct.
La sécurité sociale marginalise les employeurs, elle permet de ne plus être à la merci de son employeur direct, mais de passer à un niveau plus global, qui réduit la puissance de l’employeur direct, pour être rémunéré par l’ensemble des employeurs. Pour les capitalistes, la réforme aujourd’hui, c’est justement de casser cette sécurité, c’est de redonner du pouvoir à l’employeur. En mettant l’employeur au premier plan, on assiste à la primeur de la marchandise comme déterminant l’emploi et le salaire. La marchandise devenant référence, c’est la porte ouverte à la flexibilisation, à la précarité et à l’insécurité.

La revendication qu’il faut commencer à faire émarger, c’est qu’il n’y ait plus de financement par impôt et cotisation du travail non marchand. Tout doit être du salaire direct et le travail non marchand doit être reconnu par une autre médiation que la marchandise. C’est la qualification qui doit être reconnue comme la médiation du travail non marchand. C’est-à-dire que la création monétaire doit se faire  à l’occasion de la reconnaissance de la qualification.

UNE LUTTE POLITIQUE POUR DES CHOIX DE SOCIETE.

Alors qu’est-ce qu’une qualification, en quoi est il légitime de rémunérer la qualification et non l’emploi?
Une qualification n’est pas un métier. C’est la sanction d’un savoir faire, c’est une forme d’abstraction du travail. Attribuer à chacun une qualification, c’est lui attribuer un grade, sur celui-ci est fixé par une grille de salaire.
Le travail est un construit social, il ya des sociétés où le travail n’existe pas, il n’est pas créé la catégorie travail, mais il y a du travail. C’est aussi le cas dans nos sociétés, lorsque les infirmières ont remplacé les religieuses dans les hôpitaux, on a construit du travail, la religieuse ne travaille pas, elle a une vocation. Il n’y a donc pas de définition transhistorique du travail.
Un jeune qui ne travaille pas, pourquoi aurait-il du salaire? Il faut se poser la question autrement : est-ce que nous sommes en mesure de reconnaître comme travail ce qu’il fait?
Du salaire pour apprendre? Si nous considérons que c’est un travail d’apprendre, que ça participe à la production de la société, alors oui. De plus l’étudiant est coproducteur du savoir et pas seulement consommateur. Faire des études c’est participer à la coopération du savoir.
Du salaire pour la retraite? Si nous considérons que le retraité travaille sur la société, en livrant une expérience, en étant dans une association, en participant à la famille, alors oui.
Si on ne confond pas l’emploi et le travail, si on considère que le travail non marchand peut être le médiateur de la création monétaire, alors on peut attribuer un salaire dès lors que l’on reconnaît comme travail une activité, dès lors que la collectivité considère qu’il est légitime d’attribuer un salaire. On peut attribuer un salaire en fonction de la qualification, dès qu’il y a un salaire, il y a reconnaissance du travail, à partir de là, un combat politique et citoyen va devoir être mené, pour imposer comme travail ce que nous considérons comme légitime à être rémunéré.

Formation, chômage, retraite, culture, associatif…pour nous communistes, l’utilité sociale ne se résume pas à la production marchande.

Ces quelques prémices pour l‘élaboration d‘une revendication ambitieuse, unifiée et basée sur nos principes socialistes, pourrons sûrement apporter de l’eau à notre moulin, en ce qui concerne la bataille que nous allons devoir mener tous ensemble sur la question de la retraite.