La laïcité : toujours remettre l'ouvrage sur le métier

 

         Mars 2010 un parti politique présente sur  une de ses listes aux élections régionales une candidate « voilée ». En plein débat sur l’ « identité nationale » cela devient affaire médiatique et les commentaires vont bon train : des anticléricaux bornés d’un côté se parant de la notion de laïcité pour monter aux créneaux, des féministes qui se trompent de combat de l’autre (sans oublier entre deux l’éventail des entrepreneurs de morale).

A ce titre Saïd Bouamama développe quelques points d’analyses dans ses écrits que nous avons voulu faire partager. Tout n’est pas à prendre au  pied de la lettre mais il a le mérite de rappeler certaines vérités. Sociologue français, il développe dans ses analyses la question des dominations. Il s’intéresse  entre autre aux questions liées à l'immigration et la place des personnes issues de l'immigration dans la société française, aux différentes formes et expressions des dominations de sexe, de « race » et de classe.

Le premier réflexe de certain(e)s est de considérer que cette femme, qui fait la démarche d’un engagement politique (ce qui n’est pas anodin me semble-t-il), est forcément soumise (là les raisons hypothétiques de cette soumission sont diverses : tradition religieuse, poids du modèle patriarcal, pression sociale, ‘’communautarisme’’…). Ce qui m’intéresse dans cet exemple au-delà de l’encre que cela a pu faire couler, c’est que cette situation, loin d’être inédite et nouvelle, bouleverse les repères. Loin d’être inédite en effet lorsqu’on  pense par exemple à l’engagement de centaines de prêtres-ouvriers pour les idées communistes. Fallait-il les renvoyer à l’Eglise ?

C’est d’un point de vue matérialiste que ce sociologue communiste choisit d’appréhender les choses : Lénine, lorsque les popes russe frappaient à la porte du parti, rappelait que c’est au regard de ce que les gens font qu’il faut les juger : ils payent leur cotisation, ils suivent la ligne du parti, ils sont présents sur le terrain militant…Alors où est le problème ? Nous sommes matérialistes et cette manière d’appréhender de voir le monde incite un regard critique quant à la religion.

Le souci n’est pas ici de faire la critique de la religion, même s’il y a matière à faire, mais plutôt de la politique. Cette femme, qui devient symbole malgré elle de tout un tas de projections, quelle est sa faute ? Afficher son appartenance religieuse ? Au nom de cela faut-il la rejeter dans la sphère religieuse, qui fait preuve de communautarisme alors ? Tout se passe comme si son identité première était celle de « femme voilée », nous y voyons plutôt une militante politique qui a le courage d’afficher que son identité est multiple et qu’on ne peut l’enfermer sous un vocable au risque de stigmatiser.

Tout se passe comme si aujourd’hui le combat avait lieu entre les républicains d’un côté et les antirépublicains de l’autre. Là où le Front National a remporté une victoire idéologique c’est que les questions liées à l’immigration (et à ses enfants) ne sont plus posées à partir d’un vocabulaire de critique sociale (inégalité, injustice, classe sociale etc.) mais à partir de thématiques essentialistes (la nation, l’identité, la communauté etc.). L’enjeu pour les partis politiques de gauche est de remettre les choses en ordre, en finir avec les débats type « choc des civilisations » pour se concentrer sur les réels problèmes car  la classe dominante recourt à des subterfuges de la pensée raciste et sexiste.

Cette même classe dominante a  tout intérêt à diviser les individus sur la base du genre, du culturel, de l’ethnie, de la religion etc. La stigmatisation et les discriminations sont régulièrement utilisées dans la gestion des rapports de forces et des rapports de classes. Les progressistes n’ont pas toujours su résister aux pièges.

Le processus d’ethnicisation de la vie sociale peut être vu comme une construction désignant, stigmatisant des populations ‘’cibles’’ du fait des imaginaires hérités de l’histoire et de leur place fragilisée dans la société. A la source de ce processus se trouvent les inégalités réelles vécues par des populations : elles occupent une place dominée sur le marché du travail  segmentés socialement et ethniquement, ce qui engendre d’autres discriminations dans d’autres sphères de la vie sociale (logement, santé, justice etc.).

 Ce processus d’ethnicisation a également pour  fonction de produire des consciences de ‘’races’’ en lieu et en place d’une conscience de classe. C’est tout le danger auquel les partis politiques doivent échapper. A force de dire à l’ ‘’Autre’’ tu es ceci, tu es cela, certains individus reprennent à leur compte le stigmate et s’enferme dans un rôle qu’on a prédéfinit pour ‘’eux’’.

On voit comment par exemple une ‘’commission anti-burqa’’ a valeur de légitimation de l’ethnicisation de la vie sociale. De plus cette commission apparaît comme purement idéologique et en dehors des réalités, en effet légiférer pour quelques centaines de personnes n’est-ce pas le signe d’un malaise plus profond ? Cette volonté politique de quelques uns tend à stigmatiser une religion dans son ensemble.

C’est la conception du lien national, du lien social  qui est interrogé par ce débat. La laïcité a pour vocation de constituer un espace public commun au-delà des différences culturelles, religieuses ; c’est dire que celle-ci n’a de sens que dans une société multiculturelle, multi religieuse et qu’elle n’aurait plus d’utilité sociale dans une société uniformisée. La laïcité c’est avant tout  la réflexion nécessaire sur les conditions d’une vie commune dans la diversité, la différence.

Il est alors important de rappeler que : «  ce qui est problématique ce n’est pas la diversité culturelle mais l’existence de chances inégales en fonction de ses origines culturelles. Ce qui produit du ‘’communautarisme’’ c’est d’abord l’inégalité et non l’existence de différences culturelles. »

Si on ne peut faire de hiérarchies entre un front de lutte  principal, qui serait le front de la lutte des classes ; et des fronts secondaires, qui seraient les luttes contre les dominations racistes et  sexistes ; il faut sans cesse rappeler que l’oppression raciste et sexiste est partie prenante de l’oppression économique.